- BEAUVOIR (S. de)
- BEAUVOIR (S. de)Simone de Beauvoir fut, sans doute, l’une des femmes les plus influentes de son siècle. Son œuvre, considérable, se déploie dans trois directions principales: une série de romans dont les meilleurs se situent au début de son parcours; un vaste ensemble autobiographique commencé en 1958 et achevé, en même temps que son œuvre même, en 1981; et plusieurs essais, enfin, d’où émerge Le Deuxième Sexe . Depuis le succès de son premier roman, L’Invitée (1943), elle n’a cessé, sa vie durant, d’occuper une place dans l’actualité et de susciter des controverses. Attaquée avec virulence, elle recueillit aussi l’admiration inconditionnelle d’autres lecteurs. Mais ses partisans furent à leur tour désorientés par l’épilogue amer de La Force des choses (1963), comme par le ton nouveau qu’elle adopta dans ses dernières fictions. L’impact de ses différentes œuvres s’est modifié: au cours de sa vie, l’autobiographe a fini par éclipser la romancière; quant au rayonnement du Deuxième Sexe , il n’a cessé de s’amplifier. Par ailleurs, alors que la critique française semble la bouder depuis les années 1980, les études anglo-américaines qui lui sont consacrées se développent, substituant à la perspective philosophique ou politique qui prévalait en France antérieurement une approche surtout féministe de sa vie comme de son œuvre.Simone de Beauvoir et SartreLa destinée posthume de Simone de Beauvoir a dissocié son œuvre de celle de Jean-Paul Sartre. Il est cependant impossible de parler d’elle sans évoquer son rapport avec Sartre qu’elle s’est employée elle-même à ériger en mythe. Simone de Beauvoir raconte dans La Force de l’âge l’invention par Sartre de cette relation de couple originale fondée sur la “nécessité” (entre eux deux), la liberté et la transparence. Ainsi commencent non seulement une vie commune (sans cohabitation), mais aussi et surtout une collaboration et un dialogue intellectuel permanents engagés dès 1929 et poursuivis pendant un demi-siècle. Les œuvres des deux écrivains se complètent et ne cessent de s’interpeller. Leurs itinéraires demeurent étroitement liés. Simone de Beauvoir découvre l’engagement politique avec la Résistance des intellectuels et participe, en 1945, à la fondation de la revue Les Temps modernes qui se donne un programme de littérature engagée. Son évolution politique est inséparable ensuite de celle de Sartre: socialiste ou progressiste jusqu’en 1952, compagne de route des communistes jusqu’en 1956, engagée avec passion pour l’indépendance de l’Algérie et vivement hostile au gaullisme, proche des mouvements gauchistes après 1968, elle cautionnera de manière plus spécifique les mouvements féministes à partir de 1970. Chez les deux écrivains, le souci exclusif de la littérature a cédé le pas à une conception militante de l’intellectuel. Cette relation exemplaire devint un modèle de vie privée pour toute une génération. Avec le recul, l’évaluation des lecteurs s’est quelque peu modifiée. Les féministes soupçonnent Simone de Beauvoir d’avoir sous-estimé sa véritable valeur philosophique et comprennent mal ce qu’elles considèrent comme une trop forte dépendance affective de l’auteur du Deuxième Sexe à l’égard de l’homme aimé. Surtout, la publication posthume du Journal de guerre (1990) et des Lettres à Sartre (1990) a jeté un nouvel éclairage sur le fonctionnement du couple durant les années couvertes par ces deux écritures privées.FictionsÉcrire, pour Simone de Beauvoir, c’est vouloir reprendre à son compte toute la richesse du monde pour le justifier, soit en tirant la portée universelle de son expérience singulière, soit en singularisant une connaissance universelle. Les trois genres qu’elle a privilégiés comportent des spécificités qu’elle a pris soin de définir. Alors que dans l’essai l’auteur communique son savoir de manière conceptuelle, il tente dans le roman et dans l’autobiographie de rendre ce que Sartre appelait “le sens vécu de l’être dans le monde”, avec toute sa complexité et son ambiguïté. À la différence de l’autobiographie, le roman re-crée un monde imaginaire, en dépouillant le monde réel de ses éléments inutiles, pour le rendre plus clair et plus signifiant. Inscrites dans cette dialectique du singulier et de l’universel, les fictions de Simone de Beauvoir puisent donc largement dans l’expérience vécue de l’auteur. Visant à une “re-construction”, Simone de Beauvoir se montre, par ailleurs, extrêmement attentive aux techniques narratives qu’elle choisit et dont l’efficacité contribue à l’intérêt de ses œuvres les plus réussies.L’Invitée , premier roman publié de Simone de Beauvoir, où l’on a vu le modèle du roman “existentialiste”, relate l’histoire d’un trio hors du commun: Françoise et Pierre Labrousse, désireux d’inventer des rapports nouveaux entre les êtres, “invitent” dans leur couple une troisième personne, la jeune Xavière, dont la présence va progressivement faire exploser tous les équilibres établis. L’aventure psychologique tire sa force et son originalité de l’argument philosophique qui la sous-tend. Le conflit des personnages représente, comme le souligne l’épigraphe empruntée à Hegel, l’affrontement irréductible des consciences dont chacune poursuit la mort de l’autre. Le meurtre final de Xavière par Françoise, peu vraisemblable sur un plan réaliste, se justifie par sa fonction cathartique. Si l’essentiel de l’action est perçu par Françoise, aucune interprétation univoque de l’histoire ne peut pourtant être donnée, grâce à la variation des points de vue, à la prédominance des dialogues, à l’absence de discours autorisé.Les Mandarins (1954), le plus ambitieux de ses romans, couronné par le prix Goncourt, propose une vaste fresque de l’après-guerre, telle que la vécurent les intellectuels de gauche non communistes, assimilés aux mandarins de l’ancienne Chine. Ceux-ci s’interrogent sur l’opportunité d’un rapprochement avec le Parti communiste et, plus largement, sur le rôle de la littérature dans ses rapports avec l’action politique. Leur dur apprentissage est raconté à travers le regard alterné de deux témoins privilégiés: celui de Henri Perron, journaliste et écrivain célèbre, en prise directe avec l’Histoire et celui d’Anne Dubreuilh, psychanalyste, plus en retrait par rapport à l’action politique. En tous deux l’auteur s’est partiellement projetée. Le contrepoint de la narration, le grand nombre de personnages diversifiés tant par leur âge que par leurs évolutions politiques, l’ambiguïté possible d’un titre diversement interprété confèrent à ce roman la richesse foisonnante d’une œuvre ample et maîtrisée qui dépasse assurément le roman à thèse et même le roman à clé auxquels certains ont voulu le réduire.Après un détour par l’autobiographie, Simone de Beauvoir entreprend de renouveler ses sujets et ses techniques narratives. Dans Les Belles Images (1966), elle aborde un milieu qui lui est étranger, celui des technocrates arrivés, dont elle veut faire entendre le “discours” pour en suggérer la sottise et la férocité. En invitant le public à “lire entre les lignes”, l’auteur, en fait, renouait avec des préoccupations déjà présentes dans Quand prime le spirituel , première œuvre de jeunesse aboutie mais publiée seulement en 1979. Simone de Beauvoir y dénonçait les méfaits qu’engendre le spiritualisme, toujours entaché de mauvaise foi et d’aveuglement, à travers les histoires, à la fois séparées et liées, de cinq jeunes personnages féminins. Commencée par une suite de récits courts, l’œuvre de fiction de Simone de Beauvoir se termine, avec La Femme rompue , en 1968, par un recueil de trois nouvelles. L’auteur s’efface, ici encore, derrière la subjectivité mystifiée de femmes en crise, confrontées, cette fois, aux difficultés de la maturité: vieillissement, solitude, abandon conjugal.L’autobiographieL’entreprise de vivre et l’entreprise d’écrire sont si liées chez Simone de Beauvoir que le passage à l’autobiographie, plus directement en prise avec le réel que le roman, était inévitable. Commencée à la cinquantaine, cette entreprise, qui répond aussi au désir de sauver le passé, se poursuit avec des modalités diverses presque jusqu’à la fin de la vie de Simone de Beauvoir: au socle dur constitué par les Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La Force de l’âge (1960) et La Force des choses (1963) s’ajoute, à titre de complément plus tardif, Tout compte fait (1972). Une mort très douce (1964) occupe une place adventice tandis que La Cérémonie des adieux (1981) met un point final à l’écriture et à une certaine forme de vie.Le récit d’enfance et d’adolescence obéit à un désir ancien et tenace chez Simone de Beauvoir. Sans doute est-il aussi le plus réussi et, comme le pense son auteur, le mieux construit. Les Mémoires d’une jeune fille rangée racontent les étapes d’une émancipation intellectuelle et morale, la naissance et la confirmation d’une vocation d’écrivain, la rencontre ultime, enfin, après maints tâtonnements, de l’homme qui allait orienter toute une vie. La narratrice sait respecter la pespective de l’enfant et de l’adolescente qu’elle fut, quitte à introduire après coup des explications plus généralisantes qui ménagent cependant la liberté du lecteur. La Force de l’âge décrit les années obscures et gaies de deux écrivains animés d’une ardeur de vivre et d’une soif de connaître peu communes: on y trouve un irremplaçable tableau des années 1930, vues par des intellectuels peu engagés (1930-1944). La Force des choses détaille une existence plus connue du public, marquée par des engagements politiques, des voyages, un travail incessant mais aussi le vieillissement (1945-1963). Plus qu’un récit de vie personnelle, ces deux tomes sont à la fois une autobiographie de couple et des mémoires en forme de chronique. L’auteur s’y accorde explicitement le droit à l’omission. La publication du Journal de guerre et des Lettres à Sartre apporte ainsi des informations nouvelles (récits de liaisons homosexuelles, compléments aux fragments de journal insérés dans les mémoires). Tout compte fait , rompant avec l’ordre chronologique adopté antérieurement, établit, en suivant un ordre thématique, le bilan des années 1964 à 1972. L’agonie et la mort de la mère de Simone de Beauvoir font l’objet d’un très beau récit, à la fois pudique et lucide, Une mort très douce . Grâce à la compassion et à la révolte qu’inspirent la maladie et la mort, la fille renoue les liens rompus avec la mère perdue. Avec ce livre, où beaucoup de lecteurs purent reconnaître leur propre souffrance, commence vraiment la méditation sur la vieillesse et la mort. L’œuvre se clôt avec La Cérémonie des adieux , récit des dernières années de Jean-Paul Sartre (de 1970 à 1980). Témoin désormais moins proche que par le passé mais toujours attentif et vigilant, Simone de Beauvoir y raconte parallèlement les derniers engagements politiques de Sartre et les pénibles défaillances de son corps, toujours supportées avec stoïcisme. Ce livre déroute car il est, à la fois et de manière incompatible, “le discours solennel et attendu aux funérailles d’une gloire nationale et la dernière œuvre d’un écrivain démythificateur” (Geneviève Idt).“Le Deuxième Sexe”Auteur de plusieurs essais, Simone de Beauvoir reconnaît, dans le film qui lui a été consacré par Josée Dayan, que Le Deuxième Sexe (1949) est son “seul essai important”. Paradoxalement, cette volumineuse somme d’un millier de pages sur la condition féminine fut conçue fortuitement, par une femme indifférente jusque-là aux problèmes d’un sexe dont elle affirma toujours n’avoir jamais eu à subir les limitations. Après les premiers tâtonnements, Beauvoir mena rapidement à bien ce projet imprévu, mettant au point des problématiques neuves et maîtrisant, avec une remarquable puissance de synthèse, une masse de matériaux de tous ordres qui faisaient une bonne place aux recherches les plus récentes, notamment dans le domaine anthropologique. S’opposant aux tenants de “l’éternel féminin” mais aussi aux féministes de l’époque qui niaient les différences concrètes entre les sexes, Simone de Beauvoir démontre que ces différences ont une origine culturelle et non naturelle. Son étude, qui analyse les mécanismes générateurs de l’oppression des femmes en montrant toujours les chemins d’une possible libération, s’appuie sur la morale et la philosophie existentielles, qu’elle contribue ainsi à enrichir: l’homme, en tant que sujet, a de tout temps défini la femme comme l’autre, faisant d’elle un objet incapable d’assumer sa liberté, seule justification authentique de l’existence humaine. Après avoir éliminé l’idée d’un destin biologique, psychique ou économique de la femme, l’auteur interroge, dans un premier volume, l’Histoire, toujours dominée par les hommes, et les mythes forgés par ces derniers sur les femmes à travers les religions, les coutumes et les littératures. Dans un second volume, elle montre comment “on ne naît pas femme: on le devient”, en décrivant l’expérience vécue des femmes, de l’enfance à la vieillesse, à partir d’études de cas psychiatriques, d’exemples littéraires ou de témoignages personnellement recueillis. L’émancipation féminine, commencée mais encore minée par des contradictions déchirantes, ne pourrait se réaliser pleinement que dans une société restructurée globalement selon des principes socialistes. Cette priorité donnée à l’action politique explique que Simone de Beauvoir refusa longtemps de se définir comme “féministe”. C’est seulement à partir de 1970 que, consciente des échecs du socialisme en matière de libération des femmes, elle accepta l’idée d’une dissociation entre lutte des sexes et lutte des classes et passa de la théorie à l’engagement militant. “Je suis devenue [féministe] surtout après que le livre eut existé pour d’autres femmes”, reconnaît-elle. En effet, Le Deuxième Sexe , surtout objet de scandale dans un premier temps, ne commença à rencontrer véritablement tout son public qu’aux États-Unis, avec le développement, dans les années 1960, du néo-féminisme américain, pour qui il devint une véritable Bible, et qui gagna l’Europe à partir de 1970. Depuis lors, en multipliant entretiens, conférences, mises au point, Simone de Beauvoir a retouché et complété les positions développées dans Le Deuxième Sexe dont elle maintient les lignes directrices. Elle a également participé à des actions militantes en faveur de la liberté de l’avortement et de la contraception et ouvert Les Temps modernes à des rubriques telles que “Le Sexisme ordinaire”. La tendance “égalitariste” et universaliste défendue par Simone de Beauvoir, qui vise à l’abolition de la différence entre les sexes, est contestée par le courant “différentialiste” qui affirme l’existence et la valeur d’une spécificité féminine irréductible, encore à découvrir par les femmes elles-mêmes et source d’un rapport particulier au monde dont les hommes pourraient s’inspirer. Simone de Beauvoir refusait cette position où elle voyait un retour à l’idée de “nature féminine”. Des études féministes anglo-saxonnes récentes lui reprochent également une adhésion excessive aux “valeurs masculines”, au prix d’une dévaluation regrettable du corps féminin et des expériences propres aux femmes. Quelles que soient ces restrictions ou ces mises à distance, Le Deuxième Sexe demeure pour toutes les féministes une référence obligatoire. Le cri poussé par Élisabeth Badinter lors des funérailles de Simone de Beauvoir en 1986 garde encore toute sa vérité: “Femmes, vous lui devez tout!”
Encyclopédie Universelle. 2012.